Le feminin pluriel
Qu'elles soient trois, neuf ou cinquante, elles doivent leur nombre à la lune. L'Europe ancienne n'avait pas de dieux. C'était bien avant les Grecs. Il y avait une Mère, immortelle, immuable et toute-puissante, que les hommes révéraient. Cette mère s'appelait a" Triple Déesse Lune ". Elle était triple parce que la lune a trois phases: nouvelle, pleine et vieille. Exactement comme la femme a trois âges: la jeune fille, la femme mariée, la vieille femme. Exactement comme les plantes ont trois saisons qui donnent les bourgeons, puis les fleurs et enfin les fruits, les beaux fruits mûrs! Voilà d' où vient le caractère sacré du nombre trois. Et plus on le multipliait par lui même, plus on le rendait divin. Dans cette très ancienne religion grecque, la lune est terriblement importante, beaucoup plus importante que le soleil. Car le soleil perd de son intensité au fur et à mesure que l'année décroît. La lune, non. On lui attribue d'immenses pouvoirs, comme de fournir de l'eau aux cultures ou au contraire de provoquer la sécheresse. Elle est femme et multiple. Tous ces féminins pluriels viennent d'elle.
Voici Aglaé (la brillante), Thalie (la verdoyante) et Euphrosyne (la joie intérieure). Elles sont filles de Zeus et d'Eurynomé, elle-même fille du Titan Océanos. Elles sont toujours ensemble, à danser devant les dieux aux doux sons de la lyre d'Apollon. Mais elles ravissent aussi les hommes qui quelquefois ont la chance de les apercevoir, comme une gracieuse nuée qui fait fleurir la vie. On les appelle les " charités " parce que Charis veut dire " grâce ". Elles sont toutes les trois en une, tellement que certains Grecs les appelaient d'un seul nom qui était une phrase en trois mots : " pasi-thea-cale " : la déesse que tous les hommes trouvent belle.
Elles s'appellent Alecto, Tisiphoné et Mégère. Elles sont monstrueuses, vengeresses et affreuses à voir. Ce sont les déesses de l'épouvante et les filles du sang! Nées des gouttes de sang versé par Ouranos sur la Terre-Mère, elles pourchassent les méchants de la terre, les meurtriers, les parricides, ceux qui ne peuvent offenser que leur Mère. Elles les traînent jusqu'aux Enfers pour qu'ils y subissent leur punition. Elles sont capables d'enflammer la haine dans les curs humains, de déchaîner des guerres. L'une d'entre elles est devenue si célèbre qu'elle en est devenue commune : Mégère... Un simple adjectif.
Clotho,
Lachésis et Atropos. Elles distribuent aux hommes, dès leur naissance,
tout le malheur ou le bonheur que la vie leur réserve. Clotho est la
fileuse et sa quenouille déroule le fil de la vie. Lachésis dispense
le sort avec sa baguette et assigne à chacun sa destinée. Et Atropos,
l'inflexible, tranche inexorablement, le jour venu, le fil de la vie de ses
grands ciseaux. Elles sont sans pitié et ne changent jamais d'avis. Dans
leur palais, la destinée est gravée sur le fer et l'airain, de
sorte que rien ne peut l'effacer.
L'histoire d'Hespéria, Aeglé et Érythie est jolie. Filles d' Atlas, le Titan qui porte le ciel, et d'Hespéros, l' étoile du soir, elles habitent en Extrême Occident, là où est le lit du soleil. (Pour les Grecs, Hespérie, où commence le soir, était en Italie.) Elles vivent dans un jardin, le jardin merveilleux qu'Héra a donné à Gé, la déesse Mère. Et dans ce jardin des " Hespérides ", il y a des arbres couverts de " pommes d'or ". Certains prétendent que ce sont en réalité des oranges... Mais c'étaient peut-être de vraies pommes d' or. Ce qui est sûr c' est que lorsque le soleil disparaît et qu'Hespéros, l'étoile du soir, apparaît sur l'horizon, le ciel est alors vert, jaune et rouge, comme un pommier chargé de pommes. Et le soleil, coupé par l'horizon, ressemble à une demi-pomme rouge. Et quand on regarde une pomme coupée en deux, et que l'on regarde l'étoile à cinq branches, est ce qu'on ne reconnaît pas l'étoile du soir ?
Sthéno (là forte), Euryalé (celle qui erre par le monde) et Méduse (la rusée) ont des yeux étincelants et exorbités, la langue pendante, des dents pointues et écartées. Derrière un masque terrifiant luisent des regards de braise. Elles gardent le secret sur les Mystères divins, en écartant, par leur redoutable apparence, les curieux qui voudraient percer ces Mystères. D'ailleurs, un seul de leur terrible regard change les hommes en pierre... Les Gorgones sont tellement terrifiantes que les boulangers grecs les peignaient sur les portes de leurs fours pour décourager les gens de regarder à l'intérieur du four et d'abîmer le pain !
Voici les surs aînées des Gorgones, trois vieilles femmes laides à faire peur,' aux cheveux gris, à la peau grise, couvertes d'une loque grise. T out est gris chez elles. Les Grées habitent une sombre région où même le ciel est gris. Un pays toujours entouré de crépuscule. Jamais un rayon de soleil ne l'éclaire et la lune elle-même s'y montre rarement la nuit. Elles vivent là dans la grisaille, fanées par le grand âge. Ce sont d'étranges créatures : un seul oeil pour trois. Elles s'en servent chacune à leur tour! Et elles font la même chose avec leur unique dent ! Elles ont quand même chacune un nom: Enyo, Péphrédo et Dino.
Filles
de Zeus et de Mnémosyne, les neuf Muses vivent sur le mont Hélicon.
Zeus, la toute puissance, Mnémosyne, la Mémoire: les fruits en
pouvaient-ils être autres que les Muses, celles qui font sonner en l'homme
la corde divine ? Les Muses sont cette mémoire-là : elles chantent
et dansent, rappelant pour l'éternité aux hommes qu'ils portent
au plus profond d'eux-mêmes, au plus secret, comme un trésor, la
poésie, la musique et tous les arts. Et surtout, les moyens de les chanter
tous...
Terpsichore! Muse de la Danse! Sans toi les hommes ne sauraient pas qu'ils sont
aussi des fleurs dansantes, de sublimes étoiles de mer, une symphonie
de nuages en mouvement : des danseurs nés portes par toi.
Et toi, divine Calliope, immense Calliope, Muse de la grande poésie,
celle qui emporte, comme sur les océans, la poésie épique!
Erato secrète, qui se cache dans les plis de la timidité et dans
ceux du désir, Erato, Muse de la Poésie amoureuse, qui lance ton
chant comme un cri ou le susurre comme un murmure
Et toi, Euterpe, reine
de la poésie lyrique et de la musique, divine Muse, sans toi nos oreilles
seraient comme des pierres !
Clio, tu es la mémoire des hommes, Muse de 1 'Histoire, qui garde précieusement
pour nous le fil du Temps... Uranie, brillante Muse, tu es l'Astronomie, par
toi nous saurons peut-être le secret des étoiles et de l'azur qui
devient noir quand disparaît le soleil... Melpomène, tu fais pleurer
les grandes foules, ô Muse de la Tragédie; et toi, Thalie, tu inspires
aux hommes la Comédie et tu les fais rire !
Enfin, toi, Polymnie! Muse des chants religieux et du beau-parler, de la Rhétorique!
Tu connais des choses terribles et tu sais tirer de l'ombre opaque des Mystères
et du noir des sanctuaires la voix même des dieux !
Pauvres
filles de Danaos! Condamnées à verser sans trêve de l'eau
dans un immense tonneau percé! Elles ont beau être cinquante, elles
n'arrivent pas à le remplir... Cinquante à faire le même
geste pour l'éternité. Et qui devinerait à les voir si
douces et belles, qu'elles se trouvent aux Enfers pour avoir commis le plus
terrible des crimes ?
Danaos était roi de Lydie et il avait cinquante filles, les Danaïdes.
Son frère, Aegyptos, était roi d'Egypte et il avait cinquante
garçons. Jusqu'ici tout va bien. Oui, mais les cousins voulaient épouser
leurs cousines et les cousines n'en voulaient absolument pas. Danaos, qui aimait
ses filles, leur a alors construit un bateau, avec l'aide d'Athéna, pour
s'enfuir. Les voilà parties: elles cinglent vers la Grèce, Danaos
est avec elles. Ils abordent à Argos, dans le Péloponnèse
et Danaos devient roi d'Argos. Mais les fils d'Aegyptos les ont pris en chasse.
Quelque temps plus tard, ils débarquent à leur tour, réclament
leurs cousines, mettent le siège devant la ville. Comprenant que bientôt,
ils n'auront plus rien à manger, Danaos fait mine de capituler. Il dit
oui. Oui enfin au mariage détesté! Il donne une de ses filles
à chacun des garçons... mais aussi à chacune des filles,
une longue épingle acérée. On festoie, on boit, on chante.
Et pendant la nuit, chacune des Danaïdes transperce le cur de son
nouveau mari... Toutes sauf une, Hypermnestre, prise d'une violente pitié,
qui s'enfuit avec son mari Lyncée. Peut-être l'aimait-elle ?
Les
folles Ménades! Rendues folles par le vin ! Elles sont ivres, c'est vrai,
ivres à vie, ivres de vin, ivres pour le meilleur et pour le pire, ivres
pour leur seigneur et maître, le grand Dionysos! Le dieu des orgies et
de l'ivresse, et du vin qui fait vivre et aimer la vie. Ivres pour le meilleur
et pour le pire et souvent pour le pire. Echevelées, hagardes, elles
se précipitent le long des pentes, à travers les bois, sans voir
ce qu'elles piétinent de leurs pieds nus. Les Ménades vont à
travers les collines, délirantes, elles crient et dévalent les
montagnes en agitant leurs thyrses, des verges emboutées de pommes de
pin. Elles chantent :
" Oh, combien sont doux les chants et les danses sur la montagne, et la
cQurse folle, Oh, combien il est doux de tomber, épuisée sur a
terre, après que la chèvre sauvage a été pourchassée
et rejointe. "
Quand elles sont prises de boisson, les Ménades deviennent frénétiques,
surexcitées. Elles déchiquettent les veaux vivants, arrachent
les membres du malheureux voyageur qui passe par là et se repaissent
de chair toute palpitante. Leur mois de prédilection, c'est octobre,
le temps du raisin, le temps des vendanges, le temps du lierre aussi qu'elles
arrachent et dont une substance contribue à les mettre dans un état
de folie totale. Leurs visages sont pleins de tatouages pour mieux les camoufler
quand elles passent derrière les branchages des forêts.
Voici une nation entière de femmes. Les Amazones sont les filles d'
Arès et d'Harmonie. Curieuse union: la guerre et la paix! Mais vraiment,
les Amazones tiennent plus de leur père que de leur mère... Femmes
guerrières, tout le temps à cheval, elles sont vêtues de
peaux de bêtes sauvages, elles portent casque et carquois. Elles ont le
sein droit coupé pour pouvoir mieux tirer à l'arc. Elles sont
plus femelles que des femmes et plus mâles que des hommes. Guerrières
et séductrices, dominatrices, sanguinaires, les Amazones échevelées
martèlent les rivages de la Scythie, leur pays, du galop effréné
de leurs petits chevaux de bataille qu'elles montent à califourchon.
Elles ne veulent pas d'hommes ou alors uniquement pour leur faire des enfants:
Des filles ! Elles tuent tous les bébés garçons à
la naissance.