La ruée barbare de l'an 406

 

 

Jusqu'à la fin du IV siècle, les empereurs d'Occident ont monté la garde sur le Rhin, parce qu'ils avaient compris que la vraie défense de l'Occident est sur ce fleuve. Théodose est le premier qui y ait renoncé. Le siège de la préfecture du prétoire, qui était à Trêves, est transporté sous son règne à Arles. Ce transfert est symbolique. Il signifie l'abandon aux Francs du nord-est de la Gaule; mais le relâchement du système défensif établi par les empereurs du IV siècle a eu une autre conséquence plus immédiate et plus tragique : le déferlement de la grande invasion de 406 qui s'est déchaînée le dernier jour de cette année.
Ils venaient de Pannonie, où ils subissaient la pression des Huns. La résistance à l'invasion fut faible. Le patrice Stilicon, qui était alors le véritable maître de l'empire d'Occident, avait retiré de la Gaule la plupart de ses troupes pour lutter contre le Wisigoth Alaric, et, quelques mois auparavant, il avait fait victorieusement face à un premier flot de Barbares qui, sous le commandement de l'Ostrogoth Radagaise, s'était jeté sur l'Italie. Pour défendre la frontière rhénane, il n'y avait qu'un rideau de garnisons barbares : des Saliens vers l'embouchure du Rhin, dés Ripuaires, puis dés Hessois, et pas de troupes de choc à l'intérieur dé la Gaule.
Un tableau quelque peu déclamatoire de l'invasion a été brossé par saint Jérôme, dans une homélie adressée à une veuve pour l'encourager à rester dans l'état de viduité. Malgré sa grandiloquence, il mérite d'être reproduit, à cause dés précisions qu'il donne, tant sur lés peuplades composant l'armée que sur les cités et pays ravagés par les envahisseurs :
" Des nations innombrables et d'une férocité inouïe ont occupé toute la Gaule. Tout le pays qui s'étend entre les Alpes et les Pyrénées et qui est limité par l'Océan et lé Rhin a été ravagé par les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, lés Gépides, les Hérules, les Saxons, les Burgondes et même, ce qui est lamentable pour l'Etat, par les Pannoniens devenus ses ennemis... Mayence, cette noble cité, a été prise et démolie; Worms a été détruite après un long siège; les habitants de la puissante ville de Reims, ceux d'Amiens, Arras, Boulogne, qui est à l'extrémité du monde, Tournai, Spire, Strasbourg ont été transférés en Germanie; les provinces de l'Aquitaine, de la Novempopulanie (c'est-à-dire de la Gascogne), de la Lyonnaise, de la Narbonnaise ont toutes été dévastées et elles n'ont échappé à l'épée brandie du dehors que pour être rongées intérieurement par la famine. "
Cette page célèbre ne doit pas nous faire illusion. Ce ne sont pas des millions de Barbares armés qui ont déferlé sur la Gaule. Il eût été impossible à cette époque de mobiliser et de ravitailler des masses aussi nombreuses. C'est parce qu'il n'y avait pas de défense organisée et parce que les derniers lambeaux de l'armée romaine étaient d'une faiblesse extrême que les envahisseurs ont donné l'impression d'un raz de marée irrésistible. En réalité, leurs effectifs étaient assez faibles, d'autant plus que les nations barbares qui se déplaçaient emmenaient avec elles femmes, enfants et esclaves. Il est invraisemblable que le chiffre des envahisseurs qui ont traversé le Rhin en 406 ait dépassé 100 000 personnes, et, dans cette foule, il n'y avait pas plus d'un quart de combattants.
Après cette ruée sinistre que le gouvernement impérial n'a pas su arrêter, le désordre s'installe en Gaule. L'empereur d'Occident Honorius (395-423) vit renfermé à Ravenne; le véritable chef de l'Etat est toujours Stilicon, maître de la milice. Mais ce Vandale à demi romanisé n'a de convoitise que pour 1' Illyrie, d'énergie que contre son rival Alaric; il est indiffèrent à la Gaule. Aussi la carence du pouvoir central fait-elle surgir des usurpateurs. Pendant quatre années (407-411), un chef de l'armée, Constantin, et son fils Constant tentent de ressusciter une sorte d'empire des Gaules avec Arles comme capitale. Ils échouent lamentablement et sont décapités en 411.
Ailleurs, c'est l'anarchie pure et simple. L'histoire de la Gaule occidentale, de l'Armorique, vaste région qui s'étend de l'estuaire de la Gironde à l'embouchure de la Somme, reste enveloppée d'une mystérieuse obscurité jusqu'à la conquête de Clovis. Elle est la proie de la " Bagaude ", et ce terme d'origine celtique désigne un état de révolte endémique. Malgré quelques tentatives périodiques de répression, le nord-ouest de notre pays semble avoir échappé de bonne heure au gouvernement impérial.